Témoignage thalidomide – Les Monstres de Heidelberg

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Voici la retranscription d’un témoignage émouvant.

À lire absolument!

Témoignage thalidomide – Les Monstres de Heidelberg

Lors d’un congrès de neurologie à Düsseldorf, les 30 avril et 1er mai 1960, le neurologue Ralf Voss sonne l’alarme à la thalidomide.

Ce message d’alarme a été reçu par de nombreuses personnes, dont apparemment mon père médecin. Je suis né vingt mois plus tard sans avant-bras droit.

En dépit de ce message d’alarme, les fonctionnaires qui avaient autorisé la thalidomide sur les marchés n’en n’ont pas conclu qu’ils devaient la retirer. Il faudra donc que son fabricant, la Chemie Grünenthal GmbH à Stolberg, Aix-la-Chapelle, prenne dix-huit mois plus tard l’initiative de ce retrait le 27 novembre 1961.

Ceci est un scandale et non un drame.

Le scandale de la thalidomide réside dans le fait que les gouvernements n’ont pas réagi à cette annonce de dangerosité,
J. Custers, le ministre belge de la santé (publique), écrivant “le peuple a failli à ses devoirs les plus élémentaires. Il n’a plus qu’à s’en aller”. Les sujets belges se demandèrent pourquoi les irresponsables, les “responsables” pour l’auteur de l’ouvrage que je cite en note, de la santé en Belgique n’avertirent pas aussitôt la population, par tous les moyens de diffusion, presse, radio, télévision, affiches.

Moi monstre softenon (nom commercial de la thalidomide en Belgique) né, “bis repetita placet”, vingt mois après le 1er mai 1960, en Belgique, j’ajoute : pourquoi les autorités, les soi-disant autorités, qui avaient autorisé la thalidomide sur les marchés n’ont-elles pas retiré cette autorisation et pourquoi n’ont-elles, surtout, pas retiré la thalidomide du marché ?

Moi monstre ajoute également : Et pourquoi Custers dit-il que c’est le peuple, et non l’état belge, qui a failli à ses devoirs les plus élémentaires et qui n’a plus qu’à s’en aller ? Si l’état belge est incapable d’accomplir les tâches qu’on lui assigne, c’est l’état belge, et non les sujets dudit état, qui doit quitter le territoire du Royaume, à présent fédéral nous dit l’état belge, de Belgique.

LE MARIAGE ET LE VOYAGE DE NOCES

Mon père, Henri Cerckel, s’intéressait trop aux femmes. A quinze ans, ma grand-mère l’a envoyé en pension. Il voulait faire des études d’ingénieur, mais il avait surtout étudié le grec et le latin et s’il avait dû se consacrer à des études d’ingénieur, il aurait été dans l’obligation de passer une année supplémentaire en pension pour étudier les mathématiques. Il a donc opté pour des études de médecine. En outre, il avait une petite amie. Ma grand-mère paternelle s’opposait à ce que mon père épouse cette femme faute de se faire déshériter. Pour ma petite bourgeoise de grand-mère paternelle, la copine de mon père n’était d’assez “bonne famille”. Et c’est ma grand-mère maternelle qui lui mettra ma mère dans les bras. Ma mère a donc été forcée par sa mère d’épouser mon père.

L’alarme à la thalidomide a été sonnée les 30 avril et 1er mai 1960. Mes parents belges se sont mariés en Belgique fin avril 1961. La thalidomide a été retirée du marché le 27 novembre 1961. Je suis né en Belgique à la mi-février 1962 sans avant-bras droit.

Afin de démontrer à sa mère que ma mère était de “très mauvaise famille”, mon père s’est peut-être dit qu’en administrant de la thalidomide à ma mère, ma mère ne pourrait tomber enceinte. Il pouvait alors reprocher à ses parents de l’avoir forcé à épouser une femme stérile.

Mes parents ont passé leur voyage de noces à bord du yacht, amarré en Méditerranée, de mon grand-père paternel. Ce grand-père y trouva plus tard de la thalidomide. S’il l’a trouvée, c’est probablement qu’elle y avait été cachée, mon père l’ayant administré à ma mère à son insu et ne se rappelant plus ensuite en avoir laissé.

La sœur de mon père m’a dit en 1998 qu’à ma naissance, mon grand-père paternel s’est demandé “Thuysbaert, c’est quoi comme famille cela ?”, “Thuysbaert” étant le nom patronymique de ma mère.

N’était-ce pas cela la réaction que mon père espérait en emmenant de la thalidomide en voyage de noces ?

En effet, mon père pouvait répondre : “C’est ta faute, si tu m’avais laissé épouser la femme que j’aimais, cela ne se serait pas produit.”

Mon père a donc pu reprocher à ses parents de l’avoir forcé à épouser une femme qui donne naissance à un monstre … jusqu’au jour où son père trouve de la thalidomide cachée sur son (celui de mon grand-père) yacht à bord duquel mes parents avaient passé leur voyage de noces.

Evidemment si mon grand-père a trouvé la thalidomide avant ma naissance et si mon grand-père connaissait déjà à ma naissance les effets de la thalidomide, mon raisonnement n’est peut-être plus valable. Le fait que mon grand-père ait accusé les gênes de la famille de ma mère semble indiquer que mon raisonnement soit quand-même valable.

LES MONSTRES DE HEIDELBERG

A l’âge de quatre ans, on me met une prothèse avec une main en bois. La gaine de cette prothèse couvrait le coude droit ainsi que ce qui me reste de l’avant-bras droit.
Résultat des courses : Transpirations épouvantables en été. Froid épouvantable en hiver.

Ce bât au sens figuratif (ou plutôt au sens réel ?) ne blessait pas seulement réellement mon coude droit et mes deux épaules (une bretelle allant de mon coude droit à mon épaule gauche), cette prothèse au sens réel annihilait également tout le toucher de l’avant-bras.
Résultat des courses : Je n’avais plus aucun sens du toucher dans mon membre supérieur droit.

En mars ou avril 1969, à l’âge de sept ans, mon père m’envoie avec ma mère à Heidelberg en Allemagne où l’on me remplace la main en bois par un crochet. Je ne me souviens de RIEN de ce qui s’est passé là-bas. A part le crochet, j’en ai ramené un panier en rotin que j’aurais fait à l’aide du crochet comme les aveugles, m’a-t-on dit. Je ne me souviens de rien. Toutes ces mémoires ont été bloquées ou effacées.

Je ne me souviens pas non plus des réactions des autres enfants. Tout ce dont je me rappelle c’est qu’en cours de récréation on venait me chercher pour effrayer les autres enfants.

En rencontrant par hasard mon oncle, Daniel Thuysbaert, le frère de ma mère, chez ma grand-mère maternelle en automne 1997, celui-ci s’est mis à rire lorsqu’en me voyant, il se rappelait comment ses quatre enfants, tous mes aînés, avaient peur de moi avec mon crochet.

En 1998, la soeur de mon père m’a dit que mes parents ont fait ce qu’il fallait (pour réduire l’atrophie). Je ne peux donc rien reprocher à mes parents, me disait-elle. Ils ont fait leur devoir, ajouterait Emmanuel Kant.

Un dimanche matin de mai 1970, en sortant de l’automobile de mon père qui se rangeait devant son club de tennis où nous (mes parents et leur quatre enfants) allions déjeuner, je me suis jeté sur une automobile en mouvement.
Résultat des courses : fracture des deux fémurs, six semaines de coma.

ARISTOTE ET LE CINÉMA

A cause du coma subséquent, je ne me souviens pas de l’accident. On m’a toujours dit que c’est en courant derrière un ballon que je me suis jeté sur cette automobile. Je me demande si ce n’était pas à cause d’une dispute avec mon père concernant le port du crochet. Il devait faire très chaud ce jour-la.

Mais même après cet accident, mon père m’a encore obligé, pour presque deux ans je crois, à porter ce crochet.

Il avait vu, comme tout le monde, au cinéma, à la télévision et dans les bandes dessinées, qu’un crochet était très utile aux manchots, afin m’a dit sa sœur en 1998, non de remplacer la main en tant qu’outil, “instrument des instruments” selon Aristote, mais de réduire l’atrophie du moignon. C’est précisément cette atrophie qui explique le froid épouvantable en hiver dans la gaine du crochet.

Vous ne me croyez pas ? Et bien, montrez-moi un seul exemple réel de quelqu’un pour qui un tel crochet est utile (dans la vie de tous les jours et pas seulement pour une tâche spécifique –la main n’étant pas un outil spécifique mais l’outil des outils, nous dit le Philosophe).

Je veux encore bien admettre qu’à quatre ans, on m’ait attaché une main parce que la vue d’une personne sans main choque. Je veux même admettre qu’on ait complètement changé son fusil d’épaule en disant quand j’avais sept ans qu’il me fallait un crochet pour remplacer la main, l’outil des outils, nous dit Aristote. Ce que je ne parviens pas à comprendre c’est comment une fois que j’avais démontré en pratique que l’outil des outils ne peut se faire remplacer par un autre outil, mon père ait néanmoins réussi à convaincre tout le monde qu’il fallait continuer à me forcer à porter ce crochet pour réduire l’atrophie du moignon. En effet, pour réduire l’atrophie, le crochet devait remplacer la main. Or, j’avais démontré en pratique que le crochet ne pouvait remplacer la main. Je ne puis donc que conclure que père voulait juste me faire souffrir avec le crochet pour se venger de ses parents qui ne l’avaient pas autorisé à épouser la femme qu’il voulait. Et ce qu’on appelle la “Société” a laissé faire. Tout comme cette “Société” a laissé mon père conduire ma mère et mes deux frères au suicide.
Nouvelle conclusion : mon père est un prédateur, un dominateur, une espèce de crapule. Et l’état, soi-disant de droit, et ses assistants sociaux, ont décidé qu’il fallait laisser faire et nous détruire.

Ma mère s’est en effet, et je ne rêve pas, suicidée en 1977. Mon frère Jacques, né en 1964, s’est suicidé en 1986, trois semaines après le mariage de mon père. Mon frère Jean-Louis, né en 1963, s’est suicidé en 2007 en Afrique du Nord où il vivait. Ma sœur, Nathalie, née en 1966, vit toujours et elle est bras dessus bras dessous avec la femme de mon père.

LES PRÉNOMS

En voyant ces prénoms français, vous vous demanderez d’où vient le mien. Eh bien oui, sur mon acte de naissance je m’appelle “Yves”, mais lorsque j’ai commencé à travailler à mon compte à Bruxelles en 1986, et non à Anvers où j’ai passé ma jeunesse, je l’ai changé officieusement.

Depuis 18 mois, je sais que mon père connaissait les effets de la thalidomide depuis mai 1960. Et apparemment, il a pris peur que la “Société” n’allait cette fois plus le laisser faire. Et il a changé son prénom à  l’annuaire téléphonique belge continuellement mis à jour sur Internet

Ce n’est en effet, que depuis avril 2008, lorsque le Sunday Times a recommencé à publier des articles sur le scandale de la thalidomide, que j’ai appris, suite à mes recherches sur Internet, l’existence du congrès de Düsseldorf des 30 avril et 1er mai 1960. Depuis lors, j’ai fait état de cela en néerlandais et en anglais sur Internet et depuis lors, également, mon père est inscrit sur l’annuaire téléphonique belge continuellement mis à jour sur Internet non plus comme “Henri” Cerckel, mais comme “Hendrik” Cerckel.

A la page 96 de l’ouvrage “Le drame de la thalidomide – Un médicament sans frontières – 1956-2009″ de Jérôme Janicki (Paris, L’Harmattan, 2009), les 19 monstres softenon belges sont répartis par province.

Il n’y a que cinq des (à l’époque) neuf provinces mentionnées. Moi je suis né dans la province de Flandre orientale qui n’est pas mentionnée.

La faute ne se situe pas chez l’auteur du livre mais comme celui-ci le signale chez “les inspecteurs de l’hygiène recueillant dans toutes les maternités du pays les cas d’enfants ayant des malformations congénitales”, ces inspecteurs ont probablement été intimidés par mon père (médecin – dans l’hôpital où il était apprenti-chirurgien et où ma mère avait accouché).

Fait à Siquijor, le 2 septembre 2009

Ivo Cerckel

Source : http://bphouse.com/honest_money/etat-belge-assassin-softenon-no-good-and-evil-for-who-hence-thalidomide-i-am-a-thalidomide-monster-because-of-who-thalidomide-shame-non-compensation-thalidomide-victims-of-debt-driven-polit/

5 réflexions au sujet de « Témoignage thalidomide – Les Monstres de Heidelberg »

    La métisse a dit:
    1 décembre 2011 à 11:52

    une vrai problème de santé publique ! c’est révoltant.

    Ivo Cerckel (@IvoCerckel) a dit:
    31 décembre 2011 à 17:58

    Vous m’avez republié le 19 novembre. L’avocat belge Jean-Philippe Mayence, s’étonnait le 28 décembre :  »Je ne sais pas très bien ce qui a pu se passer durant sept années qui a pu justifier que l’affaire [son affaire –pas l’affaire Thalidomide connu en Belgique sous le nom de Softenon) sorte seulement aujourd’hui. » Ah, la santé publique !
    http://www.rtbf.be/info/regions/detail_deces-d-un-nourrisson-en-2005-le-parquet-veut-renvoyer-5-personnes-en-assises?id=7307733
    http://www.thomas-aquin.net/PHPhorum/read.php?f=1&i=13927&t=10127&v=t

      rollandstgelais a dit:
      31 décembre 2011 à 18:43

      Bonjour,

      Je suis abonné au service de « alertes » de Google sur plusieurs sujets dont la Thalidonmide, la sexualité, le handicap et bien d’autres. Bref, ce service m’a fait découvrir votre article qui m’a beaucoup touché.

      J’ai donc décidé de le republier en y mettant le lien. C’est vraiment intéressant.

      Bonne et heureuse année 2012

      Rolland

        Ivo Cerckel (@IvoCerckel) a dit:
        31 décembre 2011 à 19:20

        Cher Roland,
        Je ne vous reproche rien. Bien au contraire. Et j’en profite pour éclaircir mon message : 
        Aujourd’hui, le parquet de Namur veut renvoyer les parents et trois membres du personnel médical aux assises, presque sept ans après les faits. Jean-Philippe Mayence, l’avocat de l’accoucheuse, s’étonne :  »Je ne sais pas très bien ce qui a pu se passer durant sept années qui a pu justifier que l’affaire sorte seulement aujourd’hui. » (1) .
        Me Jean-Philippe Mayence : Si la Chambre du Conseil décide de renvoyer ces gens aux assises, ce à quoi je m’oppose avec force, cela fera du bruit. A l’instar du procès Softenon, c’est une affaire qui remettra en cause certains principes d’éthique. » (2) 
        Le procès de LIEGE et la thalidomide En 1962, se tient un procès retentissant à Liège. Toute une famille et un médecin se sont ligués pour tuer un nourrisson né mal formé. Sa mère a pris de la thalidomide, un tranquillisant prescrit lors de la grossesse, responsable de milliers de naissances de bébés sans bras. Le verdict soulève la question toujours pas tranchée à ce jour, peut-on juger et condamner des PARENTS DÉSEMPARÉS devant le handicap ? Existe-t-il un devoir moral d’assumer coute que coute son enfant ? Le jury de Liège, composé exclusivement d’hommes a tranché. + Le procès s’ouvre le 5 novembre 1962 devant la Cour d’Assises de Liège où sont jugés […], pour le meurtre de […], CORINNE.+ Le jury acquitta les cinq accusés en 1 heure 48. (3)
        Bien à vous,Ivo
        NOTES
        (1)http://www.rtbf.be/info/regions/detail_deces-d-un-nourrisson-en-2005-le-parquet-veut-renvoyer-5-personnes-en-assises?id=7307733
        (2)http://archives.lesoir.be/namur-le-parquet-demande-cinq-renvois-aux-assises-le_t-20111229-01QU2V.html
        (3)http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/le-proces-de-liege-et-la-59361

    rollandstgelais a dit:
    31 décembre 2011 à 20:53

    Bonjour!
    Je vous remercie de votre commentaire. Pour ce qui est du procès de Liège, je connaissais déjà très bien ce dossier car je suis moi-même une victime de la Thalidomide et je m’intéresse de près et de loin au domaine de la bioéthique. Heureusement, je m’intéresse aussi à bien d’autres sujets tels que le cinéma. la musique, les sports etc.
    Passez une belle année 2012.

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