Savoir tourner la page

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Savoir tourner la page

Bonjour à vous tous,

C’est avec plaisir que je partage avec vous ma réaction sur un sujet qui a fait les manchettes le 1er septembre dernier. En effet, cette date marque un tournant dans l’histoire de la plus grande tragédie du monde pharmaceutique. Un évènement qui a marqué au fer rouge des milliers de vies humaines, non seulement les personnes qui ont été atteintes dans leurs chairs, mais aussi les membres de leurs entourages immédiats. Vous avez sans doute deviné que je fais référence à l’histoire pathétique de la Thalidomide.

Ce médicament, véritable remède miracle qui pouvait contrecarrer les nausées matinales pendant les grossesses de manière efficace d’où son succès commercial a été produit à grande échelle à la fois dans le monde occidental et dans plusieurs pays asiatiques ainsi qu’au Moyen-Orient. Il est toutefois vrai qu’à cette époque les règles de vérification pour démontrer l’innocuité des drogues médicinales étaient loin d’être ce qu’elles sont de nos jours. Qui plus est! Les compagnies pharmaceutiques pratiquaient une concurrence des plus féroces entre elles les poussant ainsi à trouver le filon idéal pour engranger des profits à peu de frais. Bien entendu, plusieurs sociétés pharmaceutiques, voyant en ce produit une source considérable de revenus, entreprirent des arrangements avec la société mère, en l’occurrence la Grunenthal, pour le commercialiser à leur tour.

Pour ce qui est du Canada, c’est la Richardson-Merrell qui a commercialisé la Thalidomide au Canada sous la marque de Kevadon alors que ce même produit n’a pas été homologué par la Food and Drug Administration des États-Unis. Il me semble inutile de mentionner la liste des compagnies pharmaceutiques qui l’ont commercialisée puisque vous pouvez les trouver en réalisant une recherche exhaustive sur le web.

Quoi qu’il en soit, ce n’est que plusieurs mois plus tard que les résultats ont été catastrophiques, et ce, avec l’arrivée de milliers de nouveau-nés atteints de malformations congénitales pour la plupart graves et rarissimes. De plus, les types de dysmélie variaient d’un nouveau-né à l’autre quoique la majorité fût atteinte de ce que l’on appelle dans le jargon médical de «phocomélie». Il s’agit ici d’un raccourcissement des membres, notamment les membres supérieurs, et  qui rappellent ceux d’un phoque. Une autre partie était plutôt atteinte de ce que l’on qualifie d’« amélie » et qui est tout simplement l’absence totale ou partielle d’un ou de plusieurs membres. Bien entendu, d’autres types de malformations plus ou moins graves peuvent aussi être répertoriés.

Il va sans dire que la majorité de ces victimes ont eu des vies peu enviables. D’ailleurs, une proportion considérable d’entre elles ont été abandonnées à leurs naissances alors que d’autres ont été pratiquement marginalisées, voire rejetées, par la société. Que dire des dommages collatéraux? Des centaines de familles brisées, de couples détruits et autres calamités du même acabit viennent compléter le tout. En résumé, ce sont 50 années de souffrance pour la majorité des victimes et pour leurs familles.

Soyez assurés! Je suis conscient de ma chance, car la vie a été somme toute magnifique pour moi, et ce, malgré le fait que je suis parmi les victimes qui ont été les plus lourdement touchées au plan physique. Il est vrai que je n’ai pas de mains, pourtant je rédige des textes qui semblent plaire à beaucoup de personnes. Il est tout aussi vrai que je n’ai pas de langue, mais j’arrive tout de même à communiquer verbalement de manière fort satisfaisante. Je réussis à me déplacer avec l’aide de prothèses adaptées à ma situation. J’ai aussi eu la chance de faire des études universitaires, de voyager, de nouer de belles relations amicales, de connaître l’amour et de réaliser de nombreux projets. Bref, je suis choyé par la vie.

Pourquoi alors vouloir rédiger un tel article puisque ma situation semble être aux antipodes de celles qui ont été atteintes de manières irréparables par la Thalidomide? Tout simplement pour dénoncer les 50 années de silence que la compagnie Grunenthal a manifestées à l’égard de toutes ces victimes. 50 années où elle aurait pu d’une manière ou d’une autre offrir un support monétaire et moral, en accord avec les autres compagnies détentrices d’un permis de commercialisation de cette drogue, aux victimes de la Thalidomide. C’est aussi pour dénoncer une certaine firme d’avocats située à Philadelphie qui a eu le culot de se servir de la crédulité de mes parents et de ma vulnérabilité pour nous faire miroiter des millions de dollars alors que ladite somme a été versée à une autre victime. Il y a aussi le fait que plusieurs journaux à sensation avaient publié des articles sur certaines de ces victimes, et ce, dans le but d’augmenter les ventes. Le malheur est souvent le meilleur chou gras offert aux journalistes à la recherche de sujets inédits.

Il existe une autre raison pour laquelle j’ai décidé de publier un tel article. Une raison d’une simplicité déconcertante: En effet, j’ai décidé d’être heureux et par le fait même de tourner la page sur cet aspect de ma vie. Non pas que j’occulte le fait que je sois handicapé, mais plutôt parce que je veux vivre dans la plus totale sérénité. D’ailleurs, je reconnais que mes parents ont fait tout ce qu’ils ont pu selon leurs capacités et je leur en serai à jamais reconnaissant. Il est donc préférable tant pour mon bien-être psychique qu’émotionnel de regarder le beau ciel bleu de ma vie actuelle au lieu de ressasser les nuages sombres du passé. Ce qui a été fait est fait. Un point, c’est tout.

Que la Grunenthal ait ou non offert ses excuses après de 10, 20, 30 ou 40 ou bien même 50 ans après le drame ne change strictement rien à mes yeux puisque j’ai décidé de tourner la page et de profiter de la vie pour les années à venir, et selon mes capacités. À cela s’ajoute le fait d’avoir reçu en 2010 une lettre de menace à mon endroit de la part d’une certaine association vouée à la défense des victimes de ce médicament. Une lettre qui m’avait fait regretter tout ce dont ma défunte mère et moi avions fait afin de permettre aux victimes canadiennes d’obtenir une compensation équitable de la part du gouvernement du Canada au début des années 1990. Il n’est nullement question pour moi de m’impliquer encore une fois dans ce débat. D’ailleurs, et contrairement à l’image de la femme de Lot dans la Genèse, je refuse de regarder en arrière de moi afin de ne pas me transformer à mon tour en statue de sel.

En bref, j’ai eu la chance de vivre pleinement ma vie malgré certaines situations pénibles. Qui n’en a pas? Je m’engage donc à en faire autant le reste de mes jours. Je dois pour en arriver là faire une croix sur ce passé, voire l’enterrer avec ma défunte mère, et poursuivre mon chemin.

Merci de m’avoir lu.

 

 

 

 

 

 

Rolland St-Gelais

Québec (Québec)

Canada

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